La Taupe vit où je vis, il respire comme je respire, il a peur comme j'ai peur (enfin, je le suppose, vu qu'on ne se parle pas).

La Taupe vidéo
La Taupe vidéo
Il erre
Il erre

Il a trouvé son (seul) royaume sous terre.

Il chasse
Il chasse

Son obsession le tue, mais elle lui appartient.

Il dématérialise
Il dématérialise

C’est la trivialité de la matière qui le gêne.

Il célèbre
Il célèbre

La grandeur de son oeuvre le transfigure.

Il conclut
Il conclut

Mais tout redevient pesant, après l’ivresse.

La différence

 

La différence, c’est quoi? Quand je cherche à la voir, elle fout le camp. Puis après, elle me saute aux yeux d’un seul coup quand je me suis enfin dit qu’elle n’existait pas. A chaque fois, elle m’échappe, elle me glisse entre les considérations objectivo-subjectives, elle revient, elle me nargue, elle me rend dingue, je me mets même à ne plus voir du tout la différence entre moi et moi (je veux dire entre les deux parties de moi… gémeau 1 et gémeau 2) ce qui, c’est certain, me fait très peur. La première fois que j’ai expérimenté cette histoire de différence/absence de différence, c’est quand mon père m’a présenté ce gardien du Musée des Sciences naturelles devenu expert en embaumement. J’avais sept ans. Dès notre arrivée au musée, mon père m’a averti : « Alors bon… ce Monsieur-là avec qui ton papa va parler, tu ne te mets surtout pas à le regarder avec des grands yeux comme tu le fais d'habitude. Non, non, non… tu le regardes tout simplement comme si c'était moi, tu lui dis gentiment bonjour, il ne te répondra peut-être pas, ce n'est pas grave, tu souris… il ne sourira sans doute pas, ce n'est pas grave… tu lui tends la main et tu continues à sourire, moi, je lui parle de mon travail, il nous montre un tas de choses fort intéressantes dans le musée…  toi, tu restes calme, tu ne commences pas à poser des milliers de questions… s'il te plaît Ramsès… tu ne dis surtout pas que tu as peur du monsieur !  »

Toutes ces recommandations m'auraient parues tout à fait habituelles, s'il n'y avait pas eu juste celle-ci : « ...tu le regardes tout simplement comme si c'était moi…». Parce que, justement voilà, ce type-là, il ne ressemblait vraiment pas à mon père. Mon père, c'était quelqu'un de tout à fait différent. Différent de tous les autres, et surtout aussi, différent de moi. Mon père il était calme, posé, réfléchi, raisonnable, studieux, et puis surtout, il n’avait pas de longues dents. Mon père aussi, il n'avait pas besoin de poser des questions, comme moi et comme tous les autres qui étaient beaucoup moins intelligents que lui… c'était lui qui inventait les réponses… mon père était ni plus ni moins l'inventeur des réponses. Il écrivait des articles, il prenait des tas de notes, il donnait des conférences partout dans le monde. Et puis ensuite, c'était les autres qui lui posaient des questions, et lui, tout simplement, il leur expliquait ce qu'ils n'avaient pas compris, ou ce qu'ils ne savaient pas, mais que lui-même sortait de sa tête sans faire le moindre effort. Alors donc, en regardant ce gardien de musée pour la première fois, j'avais tout de suite vu qu'il ne ressemblait pas du tout à Docteur Ès. Ce qui me faisait peur, en fait, c’est que moi non plus, je ne lui ressemblais pas, et que donc, ce drôle de type et moi, on se retrouvait tous les deux dans la même catégorie.

« ... tu tends la main au Monsieur » a répété mon père. Ah oui ? Mais comment, vu que ce gars-là n'avait pas même pas de mains, juste de toutes petites pattes avec de très longs ongles, aussi longs que les miens que je n’avais pas pris la peine de tailler et de récurer ce matin-là, et il y avait de la crasse noire en-dessous de nos vingt ongles, comme de la terre que lui et moi, on aurait grattée en creusant des galeries côte à côte, comme ces taupes que mon père détestait parce qu'elles faisaient des trous dans sa pelouse… de vulgaires bouffeurs de limaces dont on tranche la tête d’un bon coup de pelle… J'ai regardé l’autre avec des grands yeux, incapable de baisser les paupières, de regarder à gauche à droite au-dessus ou en dessous… et plus je le regardais, plus il ressemblait à une taupe, et plus je me suis dit que je ne voulais pas ressembler à ça, alors, j'ai dit ce qu'il ne fallait surtout pas dire : « Papa, viens, on s'en va, j'ai peur du Monsieur. ». J’ai pensé que c’était plus acceptable que de dire « Papa, viens, on s'en va, j'ai peur de moi. », mais Monsieur-le-Gardien-du-Musée-féru-d’Embaumement a tiré une tête à ce point pas commode que mon père a en conclu que je venais de provoquer chez lui exactement ce qu'il m’avait supplié d'éviter. C’en était fini pour moi de la visite du musée et de la bibliothèque, j'ai dû rester à l'accueil, avec les hôtesses. Bon, d’accord, elles étaient jolies, mais est-ce que je l’étais, moi, à leurs yeux, avec mes longues dents, mes longs ongles et mes longs atermoiements ? Ça n’en avait pas l’air du tout, à voir la tête qu’elles me faisaient jusqu’au moment où, enfin, mon père et le gardien ont réapparu, et que, je ne sais pas pourquoi, j’ai tiré la langue, mais à qui ?  


C'est depuis ce jour-là que Monsieur La Taupe et moi, on se déteste. Enfin, je ne sais pas si cela s'appelle détester, c'est le premier mot qui me passe par la tête, mais en même temps, je sens bien qu'il ne s'agit pas de ça. Détester, c'est facile. Au moins, les choses sont claires. Mais là, depuis vingt ans, il se passe quelque chose entre cet autre et moi que je ne sais pas comment nommer. Alors, j'appelle ça « la différence», pour faire court. La différence, ce n’est pas une question facile.
 

L’histoire a pris une nouvelle tournure quand, il y a sept ans, mon père est mort, et que la grande maison Art déco où on vivait tous les deux a été restituée à sa famille. Après mon retour d’Egypte dans l’avion qui rapatriait le corps de mon père, et après l’enterrement, quand je me suis demandé où il allait falloir que je me case, tout de suite, j'ai décidé de m'installer du côté de la place du marché, où il y a plein de gens différents, et qui donc, parce qu’ils étaient différents entre eux, différents des autres, et différents de moi, en fin de compte me ressemblaient beaucoup. Moi, à ce moment-là, j’ignorais que La Taupe habitait là, et même quand mon père me laissait chez Gil pendant ses voyages d’étude, pas une seule fois, ni mon père ni Gil ne m'ont dit que La Taupe habitait juste au coin. Je pense bien qu'ils voulaient éviter une rencontre entre lui et moi, ou alors ils redoutaient que je l'embête, parce que mon père et Gil savaient bien que j'étais capable d'embêter les gens que je n'aimais pas… enfin, je ne sais pas s’il faut parler de certitude de leur part, ou alors plutôt d’une supposition, même si, c’est vrai, j’embêtais souvent les gens que je n’aimais pas, tout comme je m’embêtais moi-même, ce qui voulait peut-être dire que je ne m’aimais pas non plus.

Le hasard a voulu qu'un appartement se libère au-dessus de celui de La Taupe, sur la place du marché. Enfin… On appelle ça le hasard, mais c'est peut-être tout autre chose, vu que les apparences sont si souvent trompeuses. C’est là que les gens m’ont parlé d’un drôle de type qui habitait dans l’appartement en-dessous de celui que je m’apprêtais à louer, un tueur en série de chats, taxidermiste, complètement foldingue. Ils disaient qu’il avait aussi acheté les caves, et même toute une section des égouts de la ville, celle qu’on avait vidangée, puis coupée du reste du réseau officiel. J’ai aussitôt pensé à La Taupe, mais ça ne m’a pas empêché d’emménager là, puis de le voir entrer dans l'immeuble, et s’engouffrer toujours dans le même appartement juste en dessous du mien, et n'en ressortir le plus souvent qu’au tomber de la nuit. Je me suis mis à l'observer beaucoup, à prendre des tas de renseignements à son sujet, au musée, dans le quartier. Et puis surtout, je me suis mis à le suivre. Ses trajets étaient à peu près toujours les mêmes. Les quartiers isolés, les terrains vagues, et puis surtout, les tunnels. Je prenais mille précautions pour qu'il ne me voie pas, pour qu'il ne m'entende pas. Et pourtant, j'étais persuadé qu'il avait parfaitement conscience de ma présence à quelques mètres derrière lui. Je me disais même que ça lui faisait plaisir, tout comme en quelque sorte ça me faisait plaisir à moi. Mais ça non plus, je ne peux pas l'expliquer. 

Un jour, chez Gil, j'ai trouvé un vieux bouquin qui traitait de la toxoplasmose et de ses effets sur ceux qui en étaient atteints. Tous étaient attirés par l’odeur de l'urine de chat. Et, chose plus étrange, tous avaient une fâcheuse tendance à s'exposer au danger. J'ai poursuivi mes recherches pour essayer de voir si La Taupe avait quelque chose à voir avec tout ça. J'en ai appris pas mal sur son compte. Le bonhomme s'appelait en réalité Sigisbert Donkerwolken. Il était né à Bruxelles le 25 janvier 1947. Drôle de coïncidence, parce que c'est exactement la date de la mort d'Al Capone, surnommé Scarface. Je ne vais pas m’attarder sur la question de ce genre de coïncidence, vu que c’est hors propos, mais sache que je ne crois pas non plus dans les coïncidences. 

Revenons à Sigisbert Donkerwolken. Il était le fils unique d’un modeste employé de la société des chemins de fer belges et d’une fille de commerçants, dingue de chats, qui avait perdu son premier enfant sans doute à cause d’un gros matou bourré de toxoplasmes que le vétérinaire avait suggéré d’éloigner du moins le temps de la grossesse, ce qu’elle avait catégoriquement refusé de faire. Le même scénario s’était produit lors de la grossesse suivante. Cette fois, le fœtus avait tenu le coup, mais sa rétine avait chopé au passage une choriorétinite pigmentaire. Qu’à cela ne tienne, Sigisbert était né, il était vivant et en bonne santé apparente, c’était l’essentiel aux yeux de la mère qui ne s’était toujours pas séparée de son chat tout pourri. La toxoplasmose s’est déclarée alors que Sigisbert venait d’avoir treize ans. Des lésions oculaires jaunâtres ont entraîné des cicatrices pigmentées à l'emplacement desquelles sa vision allait être définitivement déformée. Les enfants de son âge se sont mis à le tenir à distance à cause de ses drôles de lunettes, et aussi, à cause de ses drôles de manies qui n’étaient dues en somme qu’au fait que les autres enfants le tenaient à distance à cause de ses drôles de lunettes, ce qui est à peu près ce qui m’est arrivé parce que je m’appelais Ramsès comme la momie du pharaon, vieille de trois mille ans, à qui je ressemblais aussi.

Question  finale, c'est quoi, la différence, sinon une ressemblance dans la différence ? Je ne sais pas. D’ailleurs, je ne suis pas philosophe, faut pas que je me casse la tête avec ça.